Cet article est paru dans la revue « Sciences et Environnement » n°21-2007,  de Centre d’Etudes et de Recherches de Djibouti.

Le dynamisme des langues : le cas de l’afar

 

Mohamed Hassan Kamil

macammad_hassan1@yahoo.fr

INSTITUT DES LANGUES DE DJIBOUTI-CERD

 

 

Comme un organisme, « les langues vivent, elles évoluent, elles se stabilisent ou elles disparaissent[1]» même si Bernard Victorri, directeur de recherches en science du langage au CNRS nous invite à « être très prudent [quand il s'agit] de parler de mort des langues car, [ajoute-il], il peut y avoir mort d’une langue mais naissance d’une grande descendance.»

Le 20 septembre 2004, une langue s'est éteinte en même temps que sa dernière locutrice Yang Huanyi à l’âge de 98 ans. Il s’agit du nushu, « une langue utilisée par les femmes depuis de siècles dans certaines régions reculées du centre et du sud de la Chine[2]

Le sort de toute langue est fonction de son dynamisme et de sa capacité à intégrer les réalités de la société moderne qui est en perpétuel changement. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation, toutes les langues du monde sont de plus en plus confrontées, en même temps que les hommes qui les utilisent, à de nouveaux impératifs de communication. Elles doivent développer des mécanismes de survie pour pouvoir faire face aux besoins nouveaux.

 

L’afar se rattache, à l'intérieur de la famille linguistique afro-asiatique, à un groupe linguistique appelé couchitique auquel appartiennent entre autres le somali, l’oromo et le bedja. Il est parlé dans la région de la Corne de l’Afrique et plus précisément à Djibouti, en Éthiopie et en Érythrée. Il est en contact avec l’amharique, l’oromo, le tigrigna, l’anglais en Éthiopie, le français, l’arabe, le somali en République de Djibouti et le tigrigna, le tigré, le saho, l’arabe en Érythrée. Toutes ces langues, excepté le français et l'anglais, appartiennent à la famille afro-asiatique et il existe un fonds lexical commun assez important, en dehors du partage dû aux contacts.

A Djibouti, la réalité coloniale a fait que le français a été la langue de l’élite permettant une promotion sociale, ce qui a laissé à l’afar, comme au somali, autre langue nationale, un statut de seconde classe. En effet, sa maîtrise n’ouvrait aucun droit et moins encore de privilège. Après l’indépendance, les langues nationales n’ont eu aucun statut et l’enseignement a continué à se faire en français. Livrées à la tradition orale, les manifestations culturelles, pouvant mettre les langues nationales en valeur, sont rarissimes et elles deviennent l’œuvre de démarche volontariste réalisée par des particuliers ou par des associations militantes pour la promotion de ces langues (et nous ne pouvons nous empêcher de citer l’UDC[3], doyenne des associations djiboutiennes).

En 1999, cependant, lors des états généraux de l’Éducation Nationale, s’est manifestée la nécessité d’apprendre à l’enfant les langues nationales, sans toutefois remettre en question le français qui reste une des deux langues officielles et la langue de l’enseignement et de l’administration.

 

Dans les deux autres Etats, la situation est différente.

En Éthiopie, « la création de la région afare dite « région 2 », dans le cadre du fédéralisme ethnique institué par la constitution de 1995, favorise l’emploi de l’afar dans l’enseignement primaire et l’administration où l’amharique reste toutefois la langue de référence[4]». En Erythrée, l’enseignement primaire se fait intégralement en afar dans la région au sud de Massawa, entre Irafalé et la frontière avec Djibouti, où il est la langue maternelle.

 

Comme la majorité des langues africaines, l'afar n'a pas de tradition écrite et sa culture relève de l'oralité.

La petite minorité de personnes ayant suivi la formation coranique a commencé, au 18ème siècle, à écrire en lettres arabes la poésie religieuse exaltant Dieu et faisant l’éloge du prophète Mohammed. Les principaux auteurs de cette poésie sont les cheiks Mandaytou, Ayfarah, Kabir Hamza, de la tribu Kabirto, à Awsa. Leurs écrits étaient répandus dans le pays afar.

Cette écriture était réservée uniquement aux textes religieux et ces manuscrits sont les seuls ouvrages en langue afar datant des siècles passés. Ces témoignages sont extrêmement précieux, ils laissent aussi apparaître la difficulté, voire l'impossibilité, qu'il y a à transcrire par les seules lettres arabes tous les sons de l'afar.

Partant de ce constat, en 1975, à Djibouti, les jeunes membres de l’UDC, animés de la volonté de développer un système d’écriture pour l’afar qui permettrait de transcrire fidèlement tous les sons, ont décidé d’adopter l’alphabet latin nommé Dimis kee Reedo (Dimis et Reedo) mis en place essentiellement par Ahmed Abdallah Hamad, dit Dimis, et Djamal Addin Abdoulkader Reedo.

Ces derniers, dès 1976, ont publié avec cette écriture un manuel[5] de grammaire et un manuel d’apprentissage de la lecture.

Pour transcrire les phonèmes non représentés dans l’alphabet latin, ils ont utilisé des lettres qui ne correspondaient pas à des consonnes en afar: ainsi le graphème c pour orthographier la pharyngale fricative sourde [][6], le graphème q pour la pharyngale fricative sonore [] et le graphème x pour la rétroflexe dentale sonore [].

Ce système d’écriture s’est très vite répandu dans le pays afar. Mais après l’indépendance (1993), l’Erythrée a adopté un autre système d’orthographe dans les écoles, il sert à toutes les langues nationales érythréennes qui sont transcrites en alphabet latin, et ce système est le même que celui utilisé en Somalie pour le somali. La pharyngale fricative sourde [] est notée par x, [  ] par c et [] par dh.

 D’ailleurs, le passage à l'écrit pour l'afar se fait lentement. Ces dix dernières années, une bonne partie de la littérature orale afar a commencé à être transcrite par des Afar eux-mêmes mais aussi par des chercheurs étrangers[7]. Sa syntaxe fait l’objet de nombreuses études[8] et de conférences. Des petits ouvrages[9], présentant des histoires, des proverbes, abordant les problèmes comme le sida et l’éducation de la santé, sont publiés. En Ethiopie et en Erythrée, beaucoup d’ouvrages pour l’enseignement primaire sont élaborés et publiés.

On note aussi, en Ethiopie comme en Erythrée et à Djibouti, l’existence des revues périodiques en afar. « Qusba maaca [L’aube nouvelle] » publiée par Afar Language Studies and Enrichment Center, dans la région afar d’Ethiopie, « Tabbó [Le pas] » en Erythrée, « Aybad [L’éveil] », à Djibouti, en sont des exemples. Dans ces trois pays les textes juridiques[10] commencent à être traduits aussi en afar.

Ces ouvrages et la parution des revues attestent qu’il existe un public qui sait lire et écrire en afar.

 

En ce qui concerne les médias, depuis longtemps, à Djibouti, des émissions sont diffusées en afar à la radio et à la télévision. En Ethiopie, en Erythrée et en Egypte, des émissions en afar sont diffusées à la radio.

Afin de faciliter les communications entre les personnes émettrices par la voie des médias et les personnes réceptrices, il fut indispensable de standardiser les mots et les expressions les plus usités par les médias. A cet effet, le gouvernement djiboutien a organisé les symposiums sur les langues nationales (afar et somali). Le symposium sur l’afar s’est tenu en mars 2003 à Djibouti. Il s’est fixé pour objectif principal la standardisation de trois mille mots et des expressions couramment utilisés à travers les activités survenues de par le monde. A l’issue de ce symposium, le lexique de trois mille mots a été publié.

 

Dans cette brève étude, nous verrons les variantes dialectales ainsi que les différents types d’emprunts et de procédés dans la création néologique que l’afar met en jeu pour pouvoir s’adapter au monde moderne. C’est à travers ce remue-ménage que nous tenterons de démontrer le degré de vitalité de l’afar.

 

Les langues qui développent une dialectologie, souvent en fonction des contacts différents selon les régions, montrent leur capacité d’adaptation. Nous essayerons de parler, ici, des principales différences entre les dialectes afar.

 

1) les variantes dialectales

L’aire dialectale de l’afar est divisée en deux parties : l'une au sud et l'autre au nord « avec le port de Baylûl comme frontière »[11] en Erythrée, au nord d’Assab, mais il est important de signaler que cette division repose sur des données anciennes[12]. De 1963 à 1993, pendant la guerre d'indépendance en Erythrée, toute une partie de la zone nord a été fermée aux recherches de terrain. Par conséquent, certaines des données récentes ont été recueillies auprès d'informateurs originaires de la région mais souvent en exil dans une autre région du pays ou dans un autre pays. En tenant compte de tous les bouleversements qu'a connus la région depuis la deuxième moitié du 20ème siècle, cette dichotomie est à reconsidérer.

 

Le dialecte du sud se distingue de celui du nord par :

- la fréquence des métathèses :

mafgadá (sud), mafdagá (nord) gîte d’étape, mabló (sud), malbó (nord) procès devant un tribunal coutumier, atqá (sud), aqtá (nord) marécage, tagrá (sud), targá (nord) seau,  cusul (sud), sucul coude (nord), coori (sud), rooci (nord) âme.

 

- la différence des phonèmes dans un lexème :

baleey (sud), maleey (nord) non,  sibá (sud), kibá fourreau (nord),  diggá (sud), siggá (nord) fermeté, assurance.

 

- Les différences lexicales mais « limitées pour ne pas gêner l’intercompréhension entre les groupes les plus distants (Bôri et Tadjourah, par exemple) » [13] et « la proportion de vocabulaire en commun aux deux dialectes de l’afar dépasse les 70%. »[14].

barrá (sud), agboytá[15] (nord) femme, qarus maqanxa (sud), aligge (nord) garçon d’honneur,  akuntá (sud), aliggeytá (nord), demoiselle d’honneur, kalluwanlé (sud), baxiitó (nord) devineresse, satqá (sud), luwá (nord) faim, kacawu (sud), kixa (nord) toux.

 

En outre, il est à noter qu’« à l’intérieur de l’aire de l’afar du sud (Ba’adu, Awsa) mais aussi à Rahayto, le  rétroflexe est réalisé vibré en position intervocalique[16]» : baxa, bara fils, baaxó, baaró pays, terre.

La diversité dialectale montre le degré de vitalité de l’afar. Comme toute autre langue, en matière de développement lexical, il recourt aussi à l’emprunt et à la néologie qui participe selon Corbin aux « règles de construction des mots » [17].

 

2) L’emprunt linguistique 

 

Aucune langue n’est exempte d'emprunts sauf si elle est coupée du reste du monde. Une langue est influencée par d’autres langues avec lesquelles elle se trouve ou s’est trouvée en contact. Paillard souligne que « les contacts entre peuples, de quelque nature qu’ils soient, expliquent que chaque langue comporte une frange d’origine étrangère »[18]. L'afar n'échappe pas à ces règles et il comporte d’innombrables mots d’origine étrangère. Un important vocabulaire a été emprunté à l’arabe. « Ces emprunts concernent essentiellement le vocabulaire religieux » [19] mais aussi de nombreux termes ayant trait au calcul, au temps, au commerce, désignant des produits alimentaires, des moyens de transport maritime et aérien, des termes d’architecture urbaine, d'autres sont relatifs à l’administration et la politique. Certains proviennent aussi de langues européennes, à savoir le français, l'anglais et l'italien. Ces emprunts en s'intégrant dans la langue sont soumis aux règles phonétiques, morphologiques et syntaxiques de l'afar.

 

Les exemples suivants illustrent la diversité des domaines d’emprunts.

 

a) Origine arabe[20] 

 

- Vocabulaire religieux:

salaat prière, daká aumône, offrande, caggi La Mecque. Ce terme arabe hağ, signifiant "pèlerinage", désigne en afar, par métonymie, le lieu du pèlerinage, c'est-à-dire la Mecque. Le phonème j de l'arabe, absent du système phonologique de l'afar, a été intégré sous la forme g. fardi obligation,  sunná précepte,  qibaadá adoration, qiidi fête,  iimaan foi, moomin croyant,  caraamu illicite,  addunyá le monde d'ici bas (opposé au monde divin). Le terme kamri bière emprunté à l'arabe [xamr] avec comme première consonne une fricative vélaire sourde, absente du système phonologique de l'afar; il a donc été intégré à la phonologie afar avec l'occlusive vélaire sourde à la place de la fricative, et en même temps à la structure syllabique de l'afar qui ne possède pas de lexème comportant une consonne en finale absolue, d'où la finale vocalique en –i. Sur le plan sémantique, précisons que dans le Coran, ce terme désigne le vin. sabri patience (une des qualités des croyants en Islam.). Ce terme arabe est sabr pour le nom et şabri pour l'adjectif "patient". En afar, comme il n’existe pas de consonnes emphatiques, là, on a une désemphatisation du s. C'est toujours pour la même raison syllabique, évoquée ci-dessus, qu’on a la voyelle finale –i (sabri).

 

- Calcul

nussi moitié, rubqi quart,  cisab calcul

 

- Temps

saaqat montre, heure,  dakiikat minute,  dohori midi,  qasri prière de l’après-midi, après-midi, karni siècle,  sabti[21] samedi, acad dimanche, etnen lundi, talaatá mardi,  arbaqá mercredi, kamis jeudi,  gumqat vendredi.

Certains adverbes de temps sont aussi empruntés à l'arabe : abadan jamais, awwal (l'équivalent de duma en afar) autrefois, jadis.

 

 

 

- Commerce

dukkaan boutique, magasin, faydá bénéfice, kasaarat perte, sooku marché,  makaahí restaurant. En arabe ce terme désigne le lieu où l'on boit du café, mais en afar, il y a eu un glissement sémantique.

 

- Produits alimentaires importés

qananis ananas, sokkar sucre, biringaal aubergine (terme arabe d'origine persane), ruddi riz, shaahi thé. Contrairement à ce qui s'est passé pour Haggi, le terme shaahí est emprunté avec le phonème arabe. En afar, il n'y a pas de fricative palato-alvéolaire, ni sourde, ni sonore.

 

-Administration et politique

sultaan sultan,  doolat État,  siyaasá politique,  cukuumat gouvernement, maktab bureau, kaadi cadi, imticaan examen, raddi, gawaab réponse, rasmi officiel, masaahará salaire, aaman sécurité, komiseer commissaire,  diskuur discours.

 

- Vêtement et tissu 

sirwaal pantalon, koofiyat chapeau, cariir soie.

Ces termes ont été empruntés en même temps que le produit était importé. Par conséquent, on peut en déduire que la provenance en était les pays arabophones car les Afar habitant la côte ont visité la rive asiatique de la mer Rouge depuis les temps les plus reculés.

 

- Moyens de transports maritime et aérien

markab bateau, tayyaará avion, naakuda capitaine du bateau, bacriyá marins, rokkaab passagers,  safar voyage.

 

- Architecture urbaine

baab porte, taagat fenêtre.

 

Les emprunts au français, à Djibouti, datent du 19ème siècle, à l'italien et à l’anglais, en Erythrée, commencent au début du 20ème siècle. Cette période correspond à la colonisation de l’Erythrée par l’Italie entre 1882-1941.  A la chute de Mussolini, les britanniques ont pris la relève jusqu'en 1952. Ils y ont d'abord installé une administration militaire de 1941 à 1949 puis une administration civile de 1949 à 1952.

 

b) Termes d'origine française à Djibouti

 

-Transports

shoofeeri chauffeur, taksí taxi,  kamyoon camion.

 

- Mécanique

garaaj garage, garaajli <garage-il a> garagiste. Cette formation des néologismes à partir d'un emprunt montre à quel point l'emprunt est inséré dans la langue et les possibilités qu'elle offre pour s'adapter aux conditions de vie et aux notions qui jusque là étaient étrangères à la culture.

 

 

- Armée et police

boliis police, sargana sergent, kaboraal caporal, kabtan capitaine. 

 

c) Emprunts à l'anglais

isboor sport ; ici la présence de la voyelle d'appui initiale (i-) est motivée par la structure syllabique de l'afar qui n'accepte pas de groupe consonantique à l'initiale. baskíl bicyclette, eer kondision climatiseur, keeki gâteau,  kameerá camescope et appareil photo, basboor passeport, ce terme (comme peut-être celui de isboor) est emprunté à l’anglais, en Ethiopie, et au français, à Djibouti.

 

d) Emprunts à l'italien:

badiilá pelle, bomodooro tomates, fissó bureau, karamella bonbon.

 

Il faut remarquer par ailleurs que dans les milieux bi- ou multilingues, surtout en contexte urbain, les citadins en général et les jeunes en particulier font souvent alterner dans leur discours leur langue maternelle et les autres langues avec lesquelles ils sont en contact. Cette alternance peut porter sur un mot, un ou plusieurs syntagmes, voire une proposition. Les exemples ci-après entendus à Djibouti-ville et à Aysaïta[22] en Éthiopie témoignent de ce métissage linguistique.

 

Nous présenterons d'abord les alternances des termes empruntés avec des termes afar qui n'affectent qu'un ou plusieurs lexèmes, ensuite, celles qui affectent une proposition. Les langues concernées sont nombreuses mais ici nous citerons le français et l'arabe, langues d’ouverture au monde, et l'amharique, langue d’ouverture à l’environnement régional.

 

 

Alternances affectant :

- un lexème

a ) afar-français : Anu mooraal ko-t hayu emeete.

<moi/ moral/ toi-en/ faire(subj.)/je suis venu>

Je suis venu pour te conforter le moral.

- deux lexèmes

b ) afar-arabe : A kitab gaaliyi-h yan.

<ce/ livre / cher-h(marque de connectif)/ il est >

Ce livre coûte cher.

 

c ) afar-français : Booru[23]-l aksidaan[24] yanik nagay tanto ?

<port-à/ accident/ il est(consécutif)/ bien/ tu es>

Les accidents sont fréquents au port, es-tu rentré sain et sauf ? [25]

 

d ) afar-amharique : Marmará kifili-l wagitna-amal xayló kum hinna[26].

<analyse/ chambre-dans/ nous regardons-si/ enfants/ les tiens/ ce n'est pas>

Si nous analysions le gène des enfants au laboratoire, ils ne seraient pas les tiens.

- une proposition

e) afar-français : Komiseer diskuur borononse abe waqdi maggo mari suge.

<commissaire/ discours/ il a prononcé/ il a fait/ quand/ beaucoup/ gens /il était>

Quand le commissaire a prononcé le discours, beaucoup de gens  étaient présents.

Dans cette phrase, la syntaxe est totalement afar (l'ordre des mots est SOV) et le verbe emprunté entre dans une périphrase avec le verbe abe « il fit ».

Dans l’exemple a, à notre connaissance, il n'existe pas en afar de terme correspondant sémantiquement à celui de "moral" en français. Dans ce cas, le fait de recourir à l’emprunt relève de la nécessité de la communication pour décrire une réalité pour laquelle il n’y a pas de référent en afar.

Dans les exemples b, c, d et e, il y a des mots, des tournures ou des périphrases qui peuvent traduire les termes gaaliyi, boor, aksidaan, marmara kifil, komiseer, diskuur et borononse. Par exemple, pour traduire le mot arabe gaaliyi, il existe les équivalents afar: kubqi, ou kiraakirri. Ainsi, il n’est pas nécessaire que ce mot soit emprunté. On peut traduire port, accident, commissaire, discours, prononcer, respectivement par furdá, gool, ummuunoh awliseyna[27], kutbá[28], yecee[29], et marmara kifil (amharique) par la périphrase makeeló qari <analyse/ chambre, pièce>.

D’après les différents exemples cités ci-dessus, nous constatons qu’il existe deux types d’emprunts. Le premier relève de la nécessité de communication. Dans ce cas, l’emprunt est motivé par la nécessité de "remplir un vide" dans la langue. Cet exemple montre bien que cet "emprunt de nécessité" est un moyen pour pouvoir désigner de nouvelles réalités socio-culturelles.

Le second est le fait de l’influence sociale. Il concurrence souvent des mots déjà existant (cf ex. b, c, d, e). Ces emprunts n'apparaissent que dans certains contextes socio-professionnels où le locuteur ne peut être compris que de ceux qui partagent le même environnement. Ce type d’emprunts est aussi révélateur du niveau d'étude du locuteur et du degré de contacts avec la langue source.

 

Les parlers du sud aussi bien que ceux du nord, utilisent et finissent par intégrer les termes des langues avec lesquelles ils sont en contact. Par exemple, les termes d’amharique comme masnó « jardin potager », désigné au nord par bustaan (terme arabe), les lexèmes tigrigna comme unkaq [unka] « félicitation », sont empruntés respectivement par les parlers du sud et les parlers du nord. A son tour, l’afar standard use des emprunts « internes » et assigne un seul et unique sens à tous ces termes, sur tout le territoire où il est parlé.

Ces emprunts montrent bien qu’il existe un dynamisme interne à l’afar.

Parallèlement, à la diversité dialectale et aux emprunts, l’afar crée des néologismes. Nous détaillerons ici les différents procédés de construction des mots.

 

3) La néologie

La viabilité des langues « dépend du statut social privilégié qu’on leur accorde ou non, et du soin porté à leur transmission par ceux qui la pratique »[30].

Pour ce qui est de l’afar, pour qu’il puisse évoluer et s’adapter à la réalité de la société moderne, tout en freinant le recours à l’emprunt, les spécialistes de cette langue ont recours à des procédés qui, pour certains, relèvent du glissement sémantique et, pour d'autres, de la structure morphologique de la langue (comme la dérivation). Ces procédés de construction des mots, que tout locuteur afar peut décrypter sans difficulté, sont au nombre de quatre: à savoir le calque, à partir d’une autre langue, l’élargissement du champ sémantique des lexèmes existant en afar, la suffixation et la composition.

Les exemples suivants illustrent ces procédés de néologie.

 

a)   Le calque des mots et des expressions à partir d’une autre langue.

La langue de départ peut être l’arabe, l’anglais, l’amharique ou le français, selon la région, mais ici, nous nous limiterons à citer des exemples dont le point de départ est le français.

 

Ex : gratte-ciel ® qaran-mudá <ciel-qui touche>

ascenseur ® feeriseyna <qui fait monter>

 

b) Composition

Ce procédé consiste à construire un nouveau lexème à partir de deux composants distincts. La périphrase forme une unité sémantique et accentuelle et ses éléments ne sont plus autonomes l'un par rapport à l'autre.

Ex : missów-sinná <égalité-fait de ne pas avoir> ® inégalité

rakiibó-xisné <fondement (base)-construction> ® infrastructure

nuwáy-guub <vie-lieu> ® biosphère

baddál-taybullí <loin-à/elle montre> ® télévision

baddál-taysabbí <loin-à/elle fait entendre> ® radio

 

c) Elargissement du champ sémantique des lexèmes existant en afar

 Ex : wacaysir promenade (sens originel), tourisme (nouveau sens)

maknay tactique (sens originel), stratégie (nouveau sens)

dumaahó autrefois (nominalisé), jadis (sens originel), antiquité (nouveau sens)

 

d) Suffixation 

Ce procédé qui relève de la dérivation morphologique a des valeurs sémantiques et catégorielles.

Ex : inki seul (e), unique ® inkittiinó (inkiinó) unité ® inkinnoysiyya unifier ® inkinnoysó unification ® inkittinaané unicité ® inkinná absolu

 

« L’avenir de toute langue dépend, pour une bonne part de ceux qui la parle, [comme le souligne Ndaywel], mais il est nécessaire de l’aménager si on veut lui permettre de faire face à des fonctions nouvelles ».[31]

Et à travers cette étude, nous pouvons constater que l’afar se lance, lentement, dans la stratégie d’expansion lexicale pour faire face aux nouveaux impératifs de communication de cette ère de la mondialisation.

Ses dialectes, influencés par les diverses langues avec lesquelles ils sont en contact, usent de nombreux emprunts.

Par ailleurs, l’afar met en jeu la création néologique pour pouvoir développer son lexique et répondre à de nouvelles réalités sociales, techniques et scientifiques.

Ces possibilités linguistiques d’adaptation et de création montrent bien qu’à partir de ses ressources propres et des emprunts, l’afar forge une terminologie capable d’exprimer des besoins nouveaux. En effet, une langue qui tenterait de se renfermer sur elle-même face aux courants extérieurs, en se figeant, risque de ne pas résister à l’impétuosité du vent et de disparaître avec le temps.

En outre, Bernard Victorri déclare : « Pour que la langue soit vivante, il est impératif qu’elle soit la langue maternelle de la nouvelle génération. »[32]

L'afar est la langue maternelle de plus de cinq millions[33] de personnes. Il est déjà enseigné dans toutes les régions, en Érythrée et en Éthiopie, où il est langue maternelle et il est en voie de l'être en République de Djibouti[34].

Ainsi, il va sans dire que l’afar, avec tous ces mécanismes en matière de développement lexical, fait preuve de vitalité.

Il n'en reste pas moins que les enquêtes sur le terrain doivent être menées pour recueillir des données fiables qui permettraient de mieux définir l’aire dialectale afar. De plus, il doit s’adapter davantage à de nouvelles réalités de la société moderne. Tout cela nécessite une collaboration étroite entre les institutions nationales[35], régionales[36] et internationales[37] qui travaillent dans le domaine de recherche, de la didactique et de la vulgarisation de l’afar.


 

 

Références bibliographies

 

ARAMIS Houmed Soulé, juillet 2001, « Kassow : la veillée des joutes oratoires », in supplément de La Nation n° 10.

ARAMIS Houmed Soulé, 2002, « Saxxaqa : les joutes poétiques amoureuses », in Le Ramidus n°1.

COLBY, J.G. 1970, « Notes on the northern Dialect of the Afar Language. », in Journal of Ethiopian Studies 8, 1:1-8

COLLECTIF. 2004, Symposium Afar. 19 février –19 mars 2003, (français-anglais-afar). Djibouti, ILD.

CORBIN Danielle, 1987, Morphologie dérivationnelle et structuration du lexique. Tübingen, Niemeyer.

HAYWARD Robert J., 1978, « The stative conjugation in ‘afar ». Estratto da Annali dell’Istituto Orientale di Napoli, volume 38 (N.S. XXVIII), Istituto Orientale di Napoli.

Robert J HAYWARD, 1980, « Participles in ‘Afar: evidence for the restrucring of verbsuffixes», reprint from the Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London, vol. XLIII, Part 1: 128-131.

MAKNUN G.A. et R. J HAYWARD, 1981, «Tolo Hanfae’s song of accusation: an ‘afar text.», reprint from the Bulletin of the School of Oriental and African Studies, University of London, vol. XLIV, Part 2: 328-333.

KAMIL, Mohamed Hassan, 2002, Gad kee Urru [L’enfant et la poésie - Cassettes audio et CD], UDC, édité par le Ministère de la Culture.

Id., 2003a, « Kaslé kee afti qaadá [Les sages et la tradition orale] », in La Nation n° 18 (supplément sur le symposium afar).

Id., 2003b, « Fiqmá [Organisation sociale afar] », in La Nation n° 23 (supplément sur le Symposium afar).

Id., 2004, Parlons afar. Paris, l’Harmattan.

Id., 2005, Gad kee Urru [L’enfant et la poésie], Union pour le Développement Culturel (UDC), édité par l’Institut des Langues de Djibouti (ILD).

MORIN Didier, 1991, Le Ginnili, devin, poète et guerrier afar, (Ethiopie et République de Djibouti). Paris, Peeters.

MORIN Didier, 1997, Poésie traditionnelle des Afars, Paris, Peeters.

MORIN Didier, 2004, Dictionnaire historique afar (1288-1982). Paris,

Karthala.

NDAYWEL ENZIEM Isodore, 2004, Les langues africaines et créoles face à leur avenir. Paris, L’Harmattan.

PAILLARD Michel, 2000, Lexicologie contrastive anglais-français. Paris, Ophrys.

SIMEONE-SENELLE, Marie-Claude et Martine VANHOVE. 2003. "Le fonctionnement d'auxiliaires en afar". Mélanges David Cohen. Etudes sur le langage, les langues, les dialectes, les littératures, offerts par ses élèves, ses collègues, ses amis, présentées à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire (J. Lentin & A. Lonnet, éds.). Paris, Maisonneuve et Larose: 625-634.

SIMEONE-SENELLE, Marie-Claude, Martine VANHOVE et Makki HOUMEDGABA. 2000, "La focalisation en afar". Préconstruit, focalisation et topicalisation dans les langues africaines (B. Caron, éd.). Louvain-Paris, Peeters [Afrique et Langage, 1]: 289 - 309.

Raizon